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MEMOIRES DE ROGER DE LA FUYE - PHOTO ROGER DE LA FUYE - rogerdelafuye.com
MEMOIRES DE ROGER DE LA FUYE

Mon plus lointain souvenir ? un tablier rouge car ma mère était brune…

Je devais avoir à ce moment cinq ans, et c’est malheureusement tout ce dont je me souviens de ma mère, morte un an plus tard en donnant le jour a ma plus jeune sœur Christine.

Je ne vous conseille pas de naître le troisième, surtout quand vous êtes précédé, a 9 mois d’intervalle, d’un frère et d’une sœur. Tout petit, on ne s’en aperçoit pas, mais, dès que vous avancez en âge, vous vous en apercevez : vous êtes moins que rien ! Il est certain que le frère et la sœur aînés constituent une aristocratie, et que le petit troisième se rend vite compte qu’il est un intrus, un gêneur, pour tout dire « un pet »…

Vous ne savez pas ce que c’est qu’un pet ? Je vais vous en donner la définition exacte :

Quand je fus en âge de comprendre, Georges et Edith imaginèrent de me faire saisir la place définitive que je devais occuper au-dessous d’eux, en prononçant à haute et intelligible voix, toutes les fois que j’entrais dans la chambre où ils jouaient, la petite conversation suivante :
« qu’est c’qui fait le p’tit garçon ? » demandait Edith
« Il arrange son chemin de fer » répondait Georges
« Qu’est qu’elle fait la p’tite fille ? » reprenait Edith
« Elle arrange son chemin de fer» répondait Georges
« Qu’est c’qui fait l’horrible pet ? » disait enfin Edith, et je baissais alors le nez, sachant qu’il allait s’agir de moi,
« Veux-tu bien le laisser tranquille et ne pas t’occuper de lui, c’est un horrible pet ! »

Venait alors une succession d’effroyables injures qui me mettaient dans un état de tristesse et de pleurs, dont n’arrivait pas à me consoler notre maternelle institutrice Mademoiselle Moussion, et, ces appréciations souvent renouvelées sur les qualités constitutives du parfait « pet » commencèrent à éveiller en moi la méfiance des autres et de moi-même.

Peut-être une tendresse féminine aurait-elle pu consoler le gosse isolé que je me trouvais être mais vous ne pouvez pas demander a une institutrice, si parfaite soit-elle de remplacer une maman partie a 33 ans chez le Bon Dieu...

Pour me venger, je donnais à mon frère le surnom extraordinaire de « tuyau », on n’a jamais compris pourquoi, moi non plus, mais je me sentais vengé !

Bien sûr, j’avais mon père, mais vous ne pouvez exiger d’un militaire de carrière qui avait 50 ans de plus que moi et qui était Général, de s’intéresser à la définition d’un pet et aux ennuis dont cette situation peut causer à un enfant de 5 ans. Evidemment le cher Général faisait ce qu’il pouvait, dans la mesure de ses moyens, pour nous distraire, mais la mort de ma mère lui avait causé un chagrin tellement profond dont, pendant de nombreuses années, il ne pouvait s’empêcher d’y penser et d’en pleurer, ce qui n’était pas spécialement fait pour égayer l’atmosphère.

Je le revois encore à Libourne, où il commandait les 15e Dragons, lorsque, le soir venant, dans la petite pièce chauffée d’un poêle à bois en faïence blanche, il essayait de me distraire -si j’ose dire- avec les moyens du bord. Me prenant par la main, il m’entraînait avec lui d’un bout à l’autre de son bureau en chantant les seules chansons convenables qu’il connût, dont les principales étaient « V’lan du bataillon d’Afrique ! V’lan les chasseurs en avant » et encore « Ya 3 lieues d’Alger à la Maison Carrée, le 7e Léger fait ça dans sa journée, sans se reposer, sans se fatiguer, sans perdre un seul clou de ses petits souliers »

Malheureusement, le portrait de ma mère se trouvait sur la cheminée, et chaque fois qu’il arrivait devant elle, me traînant derrière lui, un sanglot brisait sa voix, et je me rappelle comme si c’était hier que je le tirais de toutes mes forces en arrière pour l’empêcher d’arriver jusqu'à cette cheminée, où ces pleurs me bouleversaient.

La Mort ! en voilà une que j’ai été habituée dès mon plus jeune âge, a contemplé sous toutes ses faces. Mon père avait décidé qu’il ne survivrait pas longtemps à ma mère, et c’est pourquoi, guidé par de sacro-saints principes d’économie domestique, je fus voué au noir comme d’autres sont voués au bleu. Et quand je dis : Voué au noir, ce n’est pas une métaphore, et le principe d’économie non plus. C’est pourquoi dès l’âge de 9 ans, mon père me fit habiller en « monsieur ». Entendez par là que je présentais l’aspect extraordinaire d’un monsieur-de-la-société-de-Saint-Vincent-de-Paul qui aurait subitement diminué et rétréci de partout, avec l’espoir qu’un sortilège lui ferait rapidement reprendre sa taille normale. Veston trop large, pantalon noir trop long, chapeau melon en hiver, chapeau de paille noire en été! Le tout confectionné en étoffe noire solide, qui, à mesure que je grandissais, devenait peu à peu à ma taille. Pourquoi noire ? Parce que mon père avait décidé de sa mort prochaine et qu’un vêtement de deuil préventif était préférable, évitant ainsi d’inutile frais de teinturerie. J’allais oublier la chemise empesée et le col droit avec la cravate noire toute faite.

Toutes ces précautions s’avérèrent inutiles, mon père n’avait pas prévu que sa mort n’arriverait qu’à 70 ans. J’avais depuis longtemps abandonné les costumes noirs et l’économie recherchée ne fut pas réalisée.

Cet accoutrement pendant mes premières années de collège me faisait passer difficilement inaperçu de mes camarades. Taquineries, moqueries et coups eurent vite fait de me convaincre, selon les principes établis par mon frère et ma sœur, qu’un « pet » est toujours un « pet » et que, contrairement à la logique, le pet ne pouvait raisonnablement songer à s’élever : Il était destiné à rester au niveau de l’organe qui l’avait propulsé.

Et j’allai ainsi de Collège en Collège, de lycées en Pensions religieuses suivant les Garnisons de mon Père. Et toujours je trouvais des camarades plus fort que moi, en muscles notamment, qui m’inculquaient à tour de bras la notion de mon Insuffisance.

Évidemment il y avait LES VACANCES…..

Pendant les vacances, j’allais chaque année dans l’une des 2 propriétés que possédait la famille de ma mère. Chère Boucardière à Chantenay près de Nantes entourée d’un parc aux arbres centenaires, et ce cher vieux Tertre dans ce joli pays d’Oudon sur les bords de la Loire a l’embouchure de la plus délicieuse petite rivière que je connaisse, qui partant de Couffé fait des courbes harmonieuses et s’étale paresseusement parmi les nénuphars blancs aux larges feuilles vertes.

J’ai encore dans la bouche le goût âcre des mûres que je cueillais du bord du bateau « la Mélisande » ainsi nommé par un frère de ma mère « l’oncle Claude » le compositeur de la famille, musicien exquis, mais original et paresseux fieffé. Élève de Vincent d’Indy, il était ami de Claude Debussy, et mon enfance fut bercée par les mélodies merveilleuses de l’auteur de Pélleas, et par les transformations successives des mélopées de « l’oncle Claude » sur la mer et le vent.

Mais ce poète musicien avait 10 ans de plus que moi, et s’il consentait à jouer avec mes aînés, il était plein de mépris pour le môme que j’étais. Non, voyez vous, la place de « petit troisième » ne paie pas.

Je sais bien qu’il y avait l’oncle Jules ! Qui ça l’oncle Jules ? mais Jules Verne… Il était le frère de ma grand-mère maternelle et le cousin germain de mon père. Quel pastis ! Mon père ayant épousé la fille de sa cousine germaine, était un peu l’oncle de ma mère. Du coup, nous étions un peu les cousins de notre mère, les petits-neveux de notre père, et, chose plus grave, je devenais à moi-même, mon oncle, mon neveu et mon cousin…. Selon le bout de la lorgnette. On ne m’enlèvera jamais de l’idée que cette trinité-là, s’est toujours chamaillée en moi-même, et que l’oncle à toujours eu fort à faire vis à vis du neveu et du cousin.
Donc Jules Verne, ses récits, ses livres et le génie de son esprit précurseur ont entouré mon enfance et mon adolescence d’un rayonnement qui me consolait de ma solitude. Avec lui je rêvais, avec lui je vivais, je n’étais plus un « pet », je m’évadais de moi-même. J’allais du Sphinx des glaces au Centre de la Terre, et, projeté dans les espaces interstellaires avec Hector Servadac.

Je savais que le héros de ce voyage « en comète » n’était autre que mon père, dont Jules Verne avait tracé le portrait, et dont le graveur de la Collection Hetzel rouge et or avait retracé les traits tout au long du livre. Eh bien… le croira-t-on le Jules Verne aimé de la jeunesse, le Jules Verne aimé des enfants… détestait les enfants !
Affligé dans les dernières années de sa vie d’une névralgie faciale « nettement aggravée par le bruit » (comme disent les homéopathes) il ne pouvait souffrir d’entendre autour de lui, jouer et crier des enfants. Et ses neveux et nièces ont encore sur leurs fesses et leurs mollets le souvenir cuisant de la canne souple qui ne le quittait jamais.

L’oncle Jules était le plus gaulois des bons vivants… lorsqu’il était de bonne humeur, et j’ai encore en tête le premier des 25 ou 30 couplets qu’il avait composé pour un 15 Août, fête traditionnelle de sa sœur Marie, ma grand-mère appelée « Marie-le-Chou » tant elle était belle. :

Autrefois Rome a bien pu
Montrer ses trois Horaces
Mais les Albains ont bien su
Sans rougir, montrer leur cu….
riaces,riaces,riaces…

Évidemment il y avait un point d’orgue….

D’ailleurs, ma tante Honorine, sa digne épouse, le regardait avec une admiration teintée d’inquiétude et parfois trouvait le mot juste. C’est ainsi que, le voyant souvent écrire étendu à plat ventre sur l’herbe, elle lui disait un jour : « Mon pauvre Jules, comment peux-tu écrire de si jolies choses, alors que tu regardes toujours le ciel avec ton derrière »
Vraiment les Verne, sévères hommes de loi de père en fils, avaient trouvé dans la famille Allotte de La Fuÿe, la poésie et l’imagination débordantes, qui donnèrent ce deux joyaux : Jules et Marie… car on a écrit articles et livres sur la vie privée de l’oncle Jules, mais qui dira jamais le charme, l’élégance et la beauté transcendante de sa sœur Marie dite « le chou », mère de ma mère. Qui publiera ses lettres si admirablement écrites ?

Je n’étonnerai personne en disant que l’on n’est pas impunément le neveu de Jules Verne, sans avoir un tout petit peu envie de voyager. Mais où ? Hé vers les ciels gris du Nord, dont l’oncle Jules avait, disait-il, la nostalgie.

Avant de Grand Départ, quelques évènements se passèrent : La mort subite de mon père en 1911 me laissa comme assommé. Pauvre Papa ! La personnalité volontaire et dominatrice de mon père l’avait toujours tenu loin et au-dessus de nous. Il ne plaisantait jamais, du moins devant nous ou avec ses enfants, et cette attitude solennelle fit qu’il fut toujours craint et respecté, mais pas tellement aimé.

Il ne devenait attentionné et même tendre pour nous, que si nous étions malades, et rien n’égala ma stupéfaction et mon bonheur, le jour où, souffrant d’une vague crise intestinale fébrile, je vis ce Dieu qu’était mon père, cet Etre toujours grondant et entouré de la foudre du « martinet », devenir tout à coup doux, presque câlin, tant grande était son inquiétude. Mais, sitôt la fièvre envolée, la maladie guérie, le visage redevenait grave, la voix sévère, la taille se redressait… Il fallait retourner au collège, et subir à nouveau – lors de la terrible présentation du carnet de notes hebdomadaires – les admonestations, les menaces et les coups du terrible martinet.

C’était, à peu de chose près, la même séance, en rentrant de classe vers 5h du soir : « Mon pauvre enfant, tu as encore été dernier en arithmétique, tu as eu un 2 en Histoire et un 3 en géographie ? Je t’avais prévenu que tu serais puni » … Et la conclusion attendue tombait comme un couperet : « ce soir a 8h30 tu auras 10 coups de fouet

Et c’était l’attente de ces coups qui était le plus terrible. J’aurais préféré « tout de suite », mais mon père savait se faire désirer ! à 8h20 : « prépare toi » à 8h25 « viens dans ma chambre »… Un coup d’œil à la pendule en marbre noir surmontée d’une femme en bronze, nonchalamment étendue « genre Madame Récamier » et à 8h28 mon père ordonnait : « enlève ta culotte ». Alors, par principe je commençais à pleurer. Il m’installait alors confortablement (pour lui…) a plat ventre sur son genou gauche, et serrait mes jambes entre les siennes. Puis, me maintenant le haut du corps avec la main gauche, il attendait que le timbre sonnât le coup le coup de la demie, puis il frappait en comptant les coups annoncés. Chaque coup, marqué par un cri plus aigu, était censé m’inculquer l’amour du travail en classe sous toutes ses formes. Et, chaque cri allait dire à mon frère et à ma sœur « travaillez, veillez à vos fesses… c’est le « fond » qui manque le plus ! »

En réalité, ce qui m’attristait était de ne pouvoir trouver de consolation en personne, et ma sœur aînée – qui aurait dû remplacer ma mère – ne m’a jamais de sa vie, manifesté le moindre sentiment « maternel », hélas !

Etonnez-vous donc, après cela, à Nancy que, par un soir d’hiver, j’aie de toutes pièces forgées l’histoire d’une maladie intestinale mystérieuse, dans le dessein de m’assurer d’un coup, l’arrêt des classes de géométrie, la cessation du règne du martinet et la tendresse inquiète d’un père devenu doux et souriant !

Seulement voilà ! Dire qu’on a mal au ventre, c’est facile, mais l’absence de fièvre est suspecte. Donc il s’agit de faire suffisamment monter le thermomètre pour nécessiter le repos à la chambre. Soyons prudents, mon père est absent pour huit jours (en manœuvre de cavalerie). Faisons un essai sur le personnel domestique demeuré seul à la maison : Bourdichon était le valet de chambre, et sa femme Angélique la cuisinière.

Suivant la progression de la vraie crise précédente, je commence : cris, mains sur le ventre, le corps courbé en avant - Bravo ! c’est le lit – avec une bouillotte d’eau chaude au pied – et d’une – Et maintenant, une idée de génie : le thermomètre, appliqué quelques instants sur la boule d’eau chaude doit bien monter un peu…à moins qu’il ne soit dressé à ne monter que dans les orifices naturels… On verra bien…

Catastrophe, le réglage d’artillerie est trop long ! le domestique ahuri, manque de s’évanouir ! 43°5 ! Il part en courant, envoie un télégramme à mon père, et, le soir, une religieuse garde-malade s’installe pour la nuit, tandis qu’une veilleuse en porcelaine blanche, sur laquelle chauffait un peu de tilleuls, éclairait seule la chambre silencieuse, créant au plafond des ombres fantastiques, qui ajoutaient à mon inquiétude au sujet du lendemain !

Le lendemain, mon père était là, doux et tendre comme il se devait, et, avec lui le Dr Roy médecin militaire de l’un des régiments de Nancy.

La température du matin avait été prise par la « sœur », et, engrené dans mon histoire, j’avais à nouveau posé subrepticement l’instrument sur la boule renouvelée, mais cette fois, quelques secondes à peine… on se méfie ! Le réglage était un peu court, à peine 36 ° Cette température basse expliquait la fraîcheur de mon teint et de ma peau.

Aussi, l’examen médical fut-il satisfaisant : « petite crise passagère… La fièvre monte vite chez un enfant (et comment !) dans 2 jours, l n’y paraîtra plus… et tu pourras retourner en classe après-demain » conclut le Dr Roy en me tapotant affectueusement la joue… « c’est heureux, conclut aimablement mon père, car il y a justement composition d’arithmétique… et tu sais ce qui t’attend si tu es le dernier…

- Que le ciel m’écrase si je mens en disant que cette dernière phrase était de trop. Mettez vous à ma place : d’un côté, des soins touchants, une bonne sœur, le repos, un père remplit d’attentions, de l’autre, un collège hostile, des classes, des leçons, des devoirs abstraits, incompréhensibles, et une certitude : 10 coups de fouet sur les fesses. Le sort en était jeté.

Mon père rassuré, rejoignait aussitôt son cher 20e corps d’Armée en manœuvre, et, par précaution, vers 5h du soir, la sœur me plaçait discrètement le thermomètre à sa place, se retirait à pas feutrés, me laissant seul avec ma conscience et une boule suffisamment chaude.

Je choisis honteusement la boule, mais décidai de procéder à un réglage « à vue ». Le plus rapide était de « faire monter » très haut, puis de faire descendre par secousses, jusqu’au degré exigé par les vraisemblances. Et c’est ainsi que je fixais judicieusement mon choix sur 38°3, qui avait le mérite de n’affoler personne et de ne pas lancer Bourdicat vers la poste, et de me faire au moins couper à la « compote de Math » !

J’étais bourrelé de remords, c’est pourquoi j’éprouve une certaine gêne à dire que cette plaisanterie dura plus d’un mois. Les plus grands professeurs appelés à mon chevet ne s’expliquèrent pas « cette dissociation qui existe entre son pouls à peine agité, sa fièvre assez élevée et sa peau plutôt fraîche, et un catarrhe gastro-intestinal de forme assez particulière » ainsi parla le grand Hausalter, Professeur de clinique a la Fac de Nancy. Il prescrivit « le repos absolu, étendu à plat sur le dos, avec une vessie de glace, suspendue sur l’abdomen à l’aide d’un arceau « de fer »…

C’était extrêmement désagréable, surtout avec une conscience bourrée de remords, et je décidai de faire tomber au plus vite cette température accablante. Malheureusement, une erreur d’aiguillage amena Bourdicat dans ma chambre entre le moment où le thermomètre était au plus haut et celui où d’habiles secousses devaient le rétablir, ce jour-là, aux environs de 37°5, ce qui eut été un signe évident de proche guérison et surtout une raison suffisante pour retirer cette affreuse vessie de glace pilée qui m’engourdissait les épaules. Je dis bien les épaules, parce que j’avais adopté la solution de poser ce frigidaire alternativement sur chaque épaule. Je ne le replaçais à sa position dite « normale » que si l’on soulevait mon drap. Pourquoi ? essayez donc de garder ça sur le ventre pendant 24 heures si vous n’en avez aucun besoin !

Je n’avais donc que le temps de replacer la vessie de glace à sa place, le thermomètre dans la gaine naturelle où la sœur l’avait délicatement introduite, et j’entendis l’odieux valet de chambre me dire aimablement : « Montrez- moi donc où vous placez cet instrument… pour qu’il monte même quand-vous-n’avez-pas-de-fièvre » articula-t-il . Il souleva le drap, vit que rien n’avait bougé, et retira précautionneusement l’objet.

Je ne savais que penser et attendais le verdict… « Diable ! murmura-t-il… près de 44°. Je vais prévenir les Pompes Funèbres » et il disparut, me laissant atterré.

Et ce fut mon père qui monta… Alors sanglotant, j’avouai tout, mélangeant dans mes pleurs ma solitude morale, la mort de ma mère, mon besoin d’affection, mon horreur des classes de Math, ma boule d’eau chaude et ma vessie de glace. Dans un roman pour jeunes gens pâles, on aurait montré le Père, ému, se rappelant la mort de sa femme tellement aimée, ses enfants privés des caresses maternelles, ouvrant ses bras de papa « retrouvé » et disant « viens sur mon cœur, mon enfant chéri ».

Mais la vérité m’oblige à dire que, extrait de mon lit, je fus incontinent fessé jusqu’au sang, sous l’œil railleur de Bourdicat, qui, ce jour, se montra mon premier « ennemi ». Puis, prestement rhabillé et toujours pleurant, je fus aussitôt conduit par le même valet, au collège St Léopold, dont j’étais l’un des ornements.

Le plus curieux de l’histoire fut la rencontre, sur le Cours Léopold, de la religieuse garde-malade qui venait relever l’autre sœur de son service de nuit. Elle m’avait quitté la veille, assez malade, je ne puis donc exprimer la stupéfaction qui se dessina sur son doux visage, lorsqu’elle me reconnut, littéralement traîné par cette brute de valet. Elle le crut fou « Arrêtez, cria-t’elle vous allez le tuer » et elle entreprit de m’arracher à son étreinte. Ce fut une belle bagarre. J’étais mort de honte…

À partir de ce jour, le XXe Corps d’armée tout entier fut informé de « l’histoire du thermomètre » et j’imaginais que cet incident avait été porté à la connaissance des troupes par la voie du rapport. Il est certain que le Colonel de Castelanne, puis le Capitaine Seyrot-Alméras Latour, officier d’ordonnance de mon père, répétèrent jusqu’à un âge avancé les péripéties de cette honte de ma vie, et je ne comprenais pas alors pourquoi tout le monde en riait à gorge déployée, sauf mon père et moi.

Je ne suis même pas tout à fait sûr que la tradition orale ne s’en soit pas conservée à l’Etat Major du XXem Corps d’Armée !

Quoi qu’il en soit, j’avais dans la place un ennemi déclaré : Bourdicat, qui, devant mon père, affectait vis-à-vis du petit garçon de 7 à 8 ans, un air d’affectueuse sollicitude. Mais, dès que j’étais seul à la maison, il me bousculait, m’insultait, m’appelait « fils de traîneur de sabre », et, un jour où il avait bu, après m’avoir roué de coups, me cracha plusieurs fois à la figure en me tenant à hauteur de sa bouche avinée.
Et telle était la terreur inspirée par mon père à ma jeune imagination, que je n’osai rien lui dire. Et voilà l’origine de la Méfiance qui s’installa dans mon âme, au lieu de la tendresse instinctive qui ne demandait qu’à s’épanouir. J’en aurai fini avec ce premier ennemi, en disant que sa méchanceté était surtout faite de sa « haine de classe » : ne pouvant frapper celui qui le faisait vivre, il se vengeait sur un fils de patron…. L’ennui fut que ce fils ce fut moi.

C’est ainsi que, peu à peu, j’en arrivai à me demander : Pourquoi, mais pourquoi le sort m’avait, au théâtre de la Vie, octroyé un promenoir au lieu d’un fauteuil d’orchestre….

Mon deuxième ennemi : Un curé !

Lorsque j’atteins l’âge de 13 ans, mon père décida de m’envoyer chez un curé de campagne, réputé dans la région pour sa méthode très personnelle d’éducation d’enfants « rebelles ». Oui, il paraît que j’étais rebelle, car il faut vous dire que les 315 fessées par an ne parvenant pas à cette époque à me faire comprendre et aimer la géométrie. Or il faut, n’est-ce pas, connaître a fond la géométrie pour pouvoir briller quelque peu dans un salon. Rien ne séduit plus une jeune fille, que la brillante exposition du carré de l’hypoténuse, par le jeune homme qu’elle aime…

Je n’avais d’ailleurs pas à exprimer mon avis et, par un triste jour du mois d’Octobre 1902, J’arrivais aux environs de Toul, dans un petit village au nom de Lagney, où, conduit par mon père, je fus remis entre les mains du véritable prêtre aux méthodes très personnelles. Je croyais y trouver quelques autres petits garçons privilégiés, mais non, j’étais le seul « rebelle ». Et mon père, en m’embrassant sèchement sur le front au moment de me quitter, ma donné devant le curé quelques tendres avertissements ultimes : « Et j’ai fait promettre à Monsieur le curé, termina-t-il, qu’il n’hésiterait pas à employer les corrections manuelles, si tu ne travaillais pas bien »…

Ah ! feu de Dieu ! Je n’ai jamais vu tenir aussi intégralement une promesse. Il s’était même certainement engagé à étouffer dans son cœur sacerdotal, ces élans naturels de miséricordieuse charité que l’on rencontre parfois chez les ecclésiastiques…. Et il les étouffait bougrement. On ne peut s’imaginer la joie qui éclairait son visage austère, lorsqu’il s’apprêtait à me rouer de coups.

J’affirme en conscience ne rien exagérer en disant que cette année dite « scolaire » où j’étais censé être en « quatrième » fut une année de bagne, et j’en arrivais, dans cette prison sombre dont les fenêtres étaient garnies d’épais barreaux, à regretter amèrement les bonnes fessées paternelles avec l’aimable martinet.

« Vous n’aviez qu’à travailler » me diront les censeurs. Certes, mais un enfant travaille, si on lui explique de qu’il doit apprendre. Or les méthodes pédagogiques très personnelles du curé de Lagney, consistaient à faire tout apprendre par cœur, sans l’ombre d’une explication, même pour la géométrie

Il est vrai qu’il savait fort bien vous indiquer vos défections de mémoire, par la méthode très personnelle des coups de règle de fer sur les doigts. Je me vois encore, dans le bureau où se passaient ces gentillesses, avec mes mains ouvertes par les coups et saignant sur le livre.

Et Monsieur le curé riait…

Mais un jour de printemps, où le ciel était si bleu que je suppliais le Bon Dieu de me rappeler près de Lui. Où je priais avec ferveur ma maman d’intercéder auprès de Lui, pour que je puisse enfin la connaître, elle et ses tendresses. Un jour du mois de Mai où je venais d’être battu, je rentrais dans le couloir sombre de ma prison, lorsque mon attention fut attirée par de doux pépiements qui semblaient venir d’une vieille boîte à lettre inutilisée. J’ouvris doucement la petite porte rouillée qui grinça, et je vis…. Oh merveille ! une délicieuse petite mésange qui couvait trois petites boules de plumes, et me regardait craintivement.

Dès lors, ma vie fut changée. Je pensai que le Ciel avait eu pitié de moi, et m’envoyait en récompense, un bouquet d’oiseaux. Bien entendu, je refermai la porte et n’en dit rien à mon geôlier. Mais, malgré les coups, mon cœur gardait une petite lumière : « Tout à l’heure, quand il sera parti, j’irai voir mes amis » pensais-je. Et, que voulez-vous, malgré moi , j’avais l’air moins triste. C’est ce qui nous perdit. Cet air inhabituel éveilla bientôt la méfiance du prêtre qui, d’abord, m’interrogea : « Vous pleurez moins, je crois ? » je balbutiais « vous croyez ? c’est sans doute que je m’habitue ». J’avais certainement commis une faute de français, car une claque sérieuse m’apprit d’abord qu’il y avait lieu de dire « parce que je m’y habitue, et que je n’avais pas à m’habituer à quoique ce soit, sans ordre ». J’en vins alors à exagérer mes cris, d’abord pour montrer que j’avais compris et puis pour protéger mes amis, car je sentais confusément que s’il les découvrait …

En attendant, j’étais devenu d’une force peu commune pour attraper les mouches, celles de la cuisine qui de nourrissent de papier gluant, celles du bureau qui avancent par saccades sur le buvard, en s’arrêtant ici pour sucer une petite tache et là pour déposer un petit point noir. Lorsque la provision était suffisante, je courais les porter à mes mésanges qui grossissaient a vu d’œil.

Et un jour… Alors que je venais de refermer la vieille boîte aux lettres, j’entendis un pas rapide qui venait vers nous. C’était lui, le gardien de prison. Il ouvrit la boîte, regarda et dit en souriant : « je savais bien que vous faisiez des bêtises » et, prenant mes trois amis dans sa grosse main, il les écrasa. J’entends encore l’affreux craquement…. Et je crus alors que le Ciel m’abandonnait.

Pourquoi ce prêtre était-il mon ennemi ? Je ne l’ai jamais su, mais je crois que c’était une sorte de malade, un sadique pour tout dire, dont le seul plaisir était de battre, de gifler, de fouetter. Le plus étonnant est qu’après un an de ce bagne ecclésiastique, je ne sois pas devenu anticlérical ! mais non, mais non : J’ai failli être curé…

Après ces fortes études, mon père décida de me faire entrer en « troisième » chez les Jésuites. Ces bons pères étaient alors exilés à Jersey, après les honteuses expulsions des religieux par l’infâme petit père Combes qui vers 1904 gouvernait notre malheureux pays.

Ah ! ces sinistres embarquements à la nuit tombante ou au petit jour, dans les ports de St Malo ou de Granville, à bord de ces rafiots tanguant et roulants qui avaient nom « la Victoria » ou la « Laura ». Ces départs bruyants où se mêlait le bruit des chaînes, le clapotis de l’eau contre la coque, les sifflets des chefs de manœuvre, les cris des ordres, le vent hurlant sa plainte par les hublots mal fermés, la cloche obsédante du bord, la demi-obscurité d’un quinquet à pétrole suspendu au plafond du poste d’équipage où l’on nous entassait sur des couchettes superposées. Cette odeur de graisse et d’huile chaude qui nous donnaient par avance des nausées, dont la houle dure se chargeait vite de transformer en l’anéantissement de l’affreux mal de mer.

Mais qui dira, après ces dures traversées, la splendeur des arrivées en vue de cette île aux couleurs de jade et d’or, par des matinées de Printemps, ou par des soirées d’Automne. C’était vraiment l’Emeraude des Mers.
J’avoue cependant que mon émerveillement était tempéré par la perspective d’études sévères, adouci par une discipline de fer, pour laquelle j’avais, sur mes camarades – grâce au prêtre geôlier – l’avantage d’un entraînement sérieux. Et je passais cinq ans dans cette « bonne maison ».

Y ai-je eu des ennemis ? je sais simplement que mes singuliers vêtements du Monsieur-de-la-société-de-StPaul m’attiraient nettement l’attention sur ma personne, et bien malgré moi.

J’arrivai cependant tant bien que mal au seuil du bachot, port d’arrivée, qui à l’écolier que j’étais, constituait la station Terminus, au delà de laquelle la vie m’apparaissait comme un brouillard dans lequel passait et repassait des vieux messieurs très bien, barbus et en chapeau haut de forme, ou des officiers moustachus avec un sabre et des décorations, tous personnages dits « arrivés » parce qu’ils avaient satisfait aux terribles épreuves du baccalauréat.

Mon admission à cet examen fut d’ailleurs une surprise inouïe pour mon terrible père, qui, entre les interrogations d’oral à la Sorbonne, alla jusqu’à m’offrir un « Dubonnet » à 20 centimes pour soutenir mon moral, prodigalité unique dans les annales de nos rapports familiaux.

La proclamation de mon succès lui causa une telle joie, que je fus immédiatement doté d’un baiser chaleureux et d’une pièce de dix francs en or. Puis, tout courant, le digne Général m’entraîna à la poste, où il rédigea incontinent à l’adresse de mon grand-père Guillon-Verne à Chantenay-sur-loire, le télégramme suivant : « Roger reçu ouf ». Malheureusement l’interprétation finale du soulagement paternel, peu familier aux yeux des demoiselles des P.T.T. fut transmise de telle sorte, que le grand-père éberlué, lut et annonça à la famille ahurie, la dépêche qui suit : « Roger reçu officier » Les trois lettres OUF étaient devenues OFF, puis interprétées à l’arrivée par une aimable postière qui avait achevé le mot selon la plus grande vraisemblance. En sorte que, pendant un court instant, ma bonne marraine Tante Anna, sœur de ma mère, crut son filleul – qui, de toute évidence, avait jusqu’alors soigneusement caché son intelligence et son amour du travail – avait si profondément enthousiasmé ses examinateurs par la force de ses réponses, que ceux-ci, à l’unanimité, l’avaient nommé officier d’Académie ou d’Artillerie, on ne savait pas encore.

Et ce furent les premières vacances, sans ces affreux « devoirs de vacances » qui assombrissent l’existence des écoliers avides de liberté et de plein air.

« Et maintenant, que vas-tu faire ? » répéta mon père, qui, alors que j’étais chez les Jésuites, avait refusé deux ans auparavant, son consentement à mon entrée au Noviciat de ces Bons Pères… « Eh bien, enchaîna-t-il, tu es assez adroit de tes mains, tu as souvent réparé des pendules ( je me vit aussitôt entrant à l’école d’horlogerie) mais non !... fais ta médecine » acheva l’auteur de mes jours.

Et c‘est ainsi que je m’inscrivis au P.C.N. puis a la faculté de Médecine, cachant de plus en plus mon intelligence et mon amour du travail. Mais passant tout de même les examens indispensables.

Puis les évènements se précipitèrent : la mort subite de mon père nous obligea, ma sœur Edith et moi à quitter la grande maison paternelle du haut de la rue d’Anjou. Pour nous établir « en ménage » au milieu de la même rue, dont l’étage du bas était habité par le Colonel Georges Allotte de La Fuye, jeune frère de mon père, qui fût ensuite commandant du Cadre Noir de Saumur ; Mais rejeté par la famille car il quitta sa femme pour une « plisseuse » (spécialiste de repassage) et il fût très heureux !

Et c’est là qu’un jour de 1912 la belle Edith fut demandée en mariage et me fut enlevée par un petit lieutenant de chasseur à cheval, prénommé François : Comte François de la Roque de Séverac de la Tourette de Chaudessaigne d’Orserolles… Il est vrai que plus tard le petit lieutenant a fait parlé de lui. Son nez busqué apparaîtra souvent dans les pages des journaux sous le nom du « Colonel de la Roque » Mais, à cette époque bénie de son mariage, il n’y avait vraiment rien à en dire.

À ce moment, moi sa fille Dany, je peux ajouter un commentaire, car le fameux Colonel de la Roque, chef des « Croix de Feux » Il n’a jamais « cousiné » avec notre famille, ce que nous n’avons jamais regretté. Je me souviendrai toute ma vie de la « tante Edith » qui venait seule une fois par an pour l’anniversaire de mon père. Nous étions en 1932, arrivant à Paris, sur le seuil, au moment de dire au revoir à ma mère, elle me regarde et dit « vraiment Renée, vous qui êtes si belle et Roger si intelligent, je ne comprends pas comment vous pouvez avoir une fille si laide qui paraît si bête… » Merci Tante Edith ! heureusement ma mère m’a pris dans ses bras en disant « laisses dire ! tu vas les étonner tous… » Ce qui fut vrai. Finalement ce Colonel fini ses jours en prison, car curieusement en janvier 1946 (environ) j’étais au commande du journal de 20 heures à Radio Luxembourg lorsque l’on me mets une « brève » urgente à lire : « Mort en prison du Colonel de la Roque » La famille ne s’était jamais vantée de lui, mais cette fois-çi personne n’a su que je venais d’annoncer la mort de mon oncle !

Un retour dans les mémoires de mon père :

Et ce fut , écrit-il, le grand départ pour « les Amériques »



Octobre 1912, je saute du train transatlantique qui vient de m’amener de Paris au Havre, avec un camarade Guy de la Bigne. Nous avons retenu deux cabines de luxe sur le pont-promenade du paquebot le Lorraine. Pourquoi « de luxe » ? parce que, de deux choses l’une : ou nous serions bientôt « millionnaires » comme il se doit lorsqu’on va en Amérique, et alors ce « luxe » n’est qu’un petit début, ou bien nous serions « complètement ruinés », selon une autre formule connue, et, en ce cas, ce ne serait pas l’économie constituée par la différence de prix entre les « secondes » et les « premières » qui nous empêcherait de crever de faim.

Et ce fut le grand départ…

Après un voyage sans histoire, j’arrive à New York, et j’avoue n’avoir pas été stupéfait par les gratte-ciel… C’est tout bonnement affreux. Après un mois d’excursions variées, je n’y tiens plus et, sautant dans le train Pullman, j’arrive après 12 heures de voyage à Montréal, la deuxième capitale de la France !

Montréal, Mont-Royal, voilà qui est merveilleux et ça sent bon la France. Petites rues, vieilles maisons « canayens franças » qui vous parlent en « patois » picard du XVIII, patois qui, d’ailleurs, n’est autre que le principal dialecte de la langue romane directement issue du bas latin. Car il faut savoir que le pur Français que nous parlons n’est qu’un des patois en « oïl » du dialecte picard…………


ET VOILÀ…. Ses mémoires s’arrêtent là, Mais je m’aperçois que la grande absente de ces mémoires fut la Tante Christine… qui commença bien mal sa vie car elle fut le quatrième enfant en cinq ans de cette ravissante jeune femme que fut ma grand-mère… Le chagrin de son mari fut tel qu’il n’a JAMAIS voulu la voir et la plaça immédiatement en nourrice. Je n’ai jamais eu d’héritage, mais en regardant les papiers laissés par ma mère, je suis tombée sur un livre de comptes de mon grand-père : Il notait soigneusement toutes les dépenses sur des colonnes avec les noms des enfants : Edith (comme sa femme) Georges (comme lui) au troisième, il a fallu se creuser la tête : Roger (mon père) mais la dernière colonne me fait froid dans le dos ! Il est marqué « le bébé » sans aucun prénom ! Il n’a jamais voulu la revoir avant je crois 15 ans, et elle n’a jamais été dans la famille… Elle n’a jamais joué avec ses frères et sa sœur ! C’est la seule que je trouvais sympathique. Elle a été adorée à Nantes par les dockers… dont elle était l’infirmière et l’assistante sociale. Il faut croire que l’histoire avec son père l’avait définitivement traumatisé, car elle a vécu très heureuse avec l’amour de toute sa vie… une femme ! Lorsque le jour de mes 21 ans en 1945 j’ai signé pour partir comme grand reporter en Indochine, elle a dit a mon père « je pars aussi comme ça je la surveillerai » Sauf que l’on avait beaucoup plus besoin là-bas d’une infirmière que d’une journaliste, même si j’avais passé les examens pour être a radio-Saïgon…. Qui n’était pas encore à nous !... Entre temps le virus de la Radio m’a pris et j’ai gagné ce concours sur 293 filles et me suis retrouvée au Luxembourg ! Le combat n’était pas le même !

Elle m’a raconté ensuite des histoires hallucinantes que j’ai été bien contente de n’avoir pas vécue ! Une nuit, elle a dû sauter un étage par la fenêtre en laissant tout derrière elle, et s’enfuyant dans la jungle, car les viets entraient dans la maison ! Sa chance lui a fait rencontrer un char perdu qui lui a tracé un chemin en aspergeant de Napalm… Brrrrr !

La dernière fois que j’ai été la voir… ce fut dans son cercueil. Elle a vécu très âgée et en pleine santé jusqu'à 94 ans. Elle m’a laissé une jolie petite vierge du Vietnam, que je garde en protection. Je n’ai pas regretté d’avoir assisté à la messe, car le Prêtre a décrit sa mort, comme un vrai miracle : « Comme elle avait un rhume, elle a décidé de demander à ses amis de venir pour assister à son « Extrême Onction » Dernier Sacrement dont elle voulait profiter en pleine conscience. Effectivement elle a répondu a toutes les questions du Prêtre en souriant. Puis lorsqu’il lui a dit « maintenant Mademoiselle de La Fuye, il faut vous reposer », elle a répondu : « Oh oui, ce sera le Grand Repos, au revoir mes amies… » Et elle poussa son dernier soupir… Sans agonie ni douleur !

Dommage que mon père n’ait pu continuer à écrire ses mémoires, car j’ai vu ses notes qui ne sont pas exploitables, sauf les quelques histoires qu’il racontait lorsqu’il y avait des soirées entre amis ! Une histoire qui a failli me faire naître canadienne à Calgary. Il était féru de photographie, et ses albums étaient magnifiques. Je me souviens de photos d’orages avec des éclairs fabuleux. Un jour, il se trouvait à Calgary, dans le nord du Canada, et il assistait à une vente aux enchères. Sur une estrade, un homme parlait à toute allure, mais il penchait trop la tête. À un moment mon père lui fait un geste de remonter sa tête pour qu’il puisse prendre une bonne photo. Ce fut efficace, il prit la photo et peu de temps après on lui tape sur l’épaule et on lui met un bout de corde dans la main…il regarde au bout et voit deux grands yeux aux grands cils aussi étonnés que lui… Une belle rousse lui appartenait ! Le geste qu’il avait fait avait été compris comme une enchère pour acheter cette superbe vache laitière.

Il paya, et revint à l’hôtel avec elle. L’hôtelier refusa cette cliente encombrante et lui conseilla d’aller la vendre au ranch le plus près. Aussitôt dit aussitôt fait, il accroche sa valise sur la vache et commence un long parcours. À un moment la vache commence à aller plus vite, tourne sur la droite et entre dans un ranch un peu délabré. Un vieil homme en sort et s’exclame « Boudiou la roussette »…. En fait il venait de vendre tout son cheptel et allait partir, dès qu’il aurait vendu ses chevaux et son ranch…

Mon père adorait les chevaux et « top là » le voilà propriétaire ! il garda un cow-boy et fit revenir le copain qu’il avait laissé a New York. Pendant un an, il vécut la vie de ses rêves : faisant le « round up » c’est-à-dire allant chercher au lasso les chevaux sauvages, remettant le ranch flambant neuf. Vendant ses chevaux après les avoirs dressés, je crois qu’il n’a jamais été aussi heureux. Quand il en parlait (rarement) son visage devenait celui d’un adolescent ivre de liberté… Mais voilà 1914 arriva, son copain demanda la nationalité canadienne, mais lui, en bon fils de Général, a voulu aller « défendre son pays » et a donné sa signature en blanc à son copain.. « Je reviens dans six mois ». Il paraît que c’est ce que l’on disait en ce temps-là !

Après la guerre, son mariage avec ma mère, son premier enfant, il s’inquiéta de son ranch et écrivit à son notaire… qui lui a répondu très brièvement que le ranch avait été vendu par son copain et qu’il ne savait pas où il avait disparu !

D’ailleurs, c’est une histoire de famille de « faire confiance » car dans la famille de ma mère qui était très riche, en partant à la guerre de 1914 mon grand père (qui vivait largement des rentes de ses rentes) confia sa signature à son cousin notaire pour qu’il s’occupe de sa femme et de ses quatre enfants ! OUI il s’en est très bien occupé : TOUT ce qu’il a pu mettre a son nom propre il l’a fait, hôtels, bâtiments etc.… et lorsque mon grand-père est revenu en pleine forme de la guerre, Il a simplement vu que tout son patrimoine avait disparu. Quelques explications vaseuses ont dû suffire, car mon grand-père était un artiste (il écrivait et peignait de ravissantes aquarelles) et n’avait jamais travaillé de sa vie. En tout cas ce que je sais c’est que toute la fortune a disparu a ce moment. Je pense qu’il a dû lui laisser assez pour vivre sur le prix de la maison extraordinaire qu’il avait fait construire à Versailles… Mais c’est une autre histoire !


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