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JULES VERNE INCONNU : MON ONCLE - PHOTO ROGER DE LA FUYE - rogerdelafuye.com
JULES VERNE INCONNU : MON ONCLE

On m’a souvent demandé comment j’étais venu à l’acupuncture et à la médecine orientale. Aussi curieux que cela puisse paraître, c’est mon oncle Jules Verne qui en est la cause.

Pendant toute mon enfance, il a été mon étoile. J’avais quinze ans lorsqu’il mourut, et ses livres m’inspirèrent une telle envie d’évasion que l’amour des voyages s’empara de moi très jeune. En 1912 je quittai donc la France, et, après avoir parcouru les Etats-Unis, le Canada du Far West, le Grand Nord, l’Alaska et Honolulu, je me retrouvai, en 1913, au Japon, où, près d’Osaka, je découvris les acupuncteurs nippons et leurs aiguilles métalliques longues et souples qui guérissaient de façon inexplicable (me semblait-il) les douleurs, les spasmes et les troubles les plus divers. J’appris alors l’acupuncture dans son pays d’origine et c’est ainsi que je dois (indirectement) à mon oncle Jules Verne mon titre de Président de la Société Internationale de Médecine Orientale.

Mais, pour le grand public, qui était Jules Verne ? Chose étrange, ce nom, célèbre dans le monde entier par ses romans et ses anticipations de génie, cache un vieux monsieur dont on sait seulement qu’il a habité Amiens, qu’il a écrit « pour les enfants » et qu’il était « blanc-barbu » Autrement dit, la famille, la personnalité et la vie privée de ce « best-seller » universel, malgré les travaux de rares spécialistes, sont à peu près inconnues ! Bien pis, certaines légendes couraient : le nom de Jules Verne cachait une association d’écrivains (genre Bourbaki pour les mathématiques) ; Jules Verne n’était que la traduction d’un mot russe qui signifie « aulne ou vergne » et qui aurait été le nom d’un juif polonais etc. Ces canards ont la vie longue et il faudra encore du temps pour leur couper les ailes !

D’ailleurs, quand un grand hebdomadaire publia récemment un long article sur Jules Verne, le rédacteur oublia simplement de mentionner le nom de sa mère. Etait-il donc de famille inconnue ? Non, certes, puisque le nom de sa mère était le mien. Elle était née, en effet, Sophie Allotte de La Fuÿe, et était la sœur du père de mon père. Sa famille, la mienne, qui vivait en écosse -- le clan Allott—vers 1390, comptait une branche anglaise, émigrée a Londres depuis 1450 et qui donna en 1590 Sir John Allott, lord-maire de Londres, mort en plein excercice dans son palais londonien, le 17 novembre 1591. Une autre branche, écossaise encore, envoya, vers 1460, l’un de ses membres, oncle du lord-maire, auprès de Louis XI au château de Plessis-lès-Tours, où il servit le roi de France en qualité de chef de sa garde écossaise. Marié à Plessis-lès-Tours en 1461, il s’installa près de Loudun, à Chasseigne, où il bâtit vers 1465 le ravissant château de La Fuÿe, ainsi nommé à cause des deux fuies ou colombiers, tours a créneaux pour les pigeons, qui dressent encore leurs formes massives au-dessus des douves pleines d’eau qui entourent le petit castel, toujours debout et de grande allure avec ses 60 mètres de façade, ses deux étages et son clocheton spiralé.

Les lucarnes armoriées portent « d’argent à 3 merlettes de sable deux et une ». Les seigneurs de ce temps y exerçaient les droits de haute, moyenne et basses justices et avaient « pour la correction et punition de leurs sujets pousteaux, canettes et colliers ». Ils avaient aussi le droit de fuie (origine du nom), c’est-à-dire qu’ils étaient seuls possesseurs des pigeons, colombes et palombes que ne pouvait acquérir les manants, et le titre de Comte leur était acquis avant 1696 (Armorial de Tours ; folio 1172)

Installé dans le loudunois avec sa femme, il y fit souche, et nous comptons encore en 1958 des cousins, descendant directement de cet ancêtre commun, qui habitent encore la région, tout autour de la maison première et familiale qui, hélas, ne nous appartient plus, mais dont l’extérieur semble devoir encore longtemps défier les siècles futurs. Il est dommage que ce château ne soit pas classé monument historique !

Sommes nous si loin de Jules Verne ? pas tellement puisque le grand père de Sophie, Alexandre, habita la maison familiale de 1726 à 1760 (son père l’avait racheté en 1725 à la famille de Bussy) et que, neuf générations seulement sépare Sir Allott, l’Ecossais, de sa descendante directe Sophie, mère de Jules Verne. Je dois remarquer amèrement ici, que ce nom, qui a cinq cents ans d’existence et qui, au début de ma génération, comptait neuf garçons, n’a eu aucun descendant mâle, tant par le fait des guerres que d’accidents fâcheux. Il s’arrête exactement à moi et tombe « en quenouille ».

(Petit aparté de sa fille Danielle qui copie cet article… si vous lisez mon livre vous comprendrez mieux pourquoi, toute ma vie j’ai changé de nom, pour adopter celui de Verne..)

Donc, Sophie avait épousé a Nantes, le 19 février 1827, Pierre Verne, avoué, fils de Gabriel, juge à Provins, et ils y habitèrent.
Quant à la mère de Sophie, elle était la délicieuse Adelaïde-Julienne Guillochet de La Perrière, dont les ancêtres, armateurs et coureur des mers, ont encore des descendants à l’île Bourbon.

Jules Verne avait donc de qui tenir pour l’amour des voyages, mais surtout pour l’imagination et la poésie, qui lui viennent non des froids juges et avoués de Provins, mais bien des La Perrière et des La Fuye.

Il naquit le 8 février 1928, à midi, au 4 de la rue Olivier de Clisson, dans l’île Feydeau, à Nantes, tandis que, quinze ans plus tard, en 1843, naissait son cousin germain, Georges Allotte de La Fuye, mon père, fils du frère de Sophie.

Tout serait normal et ma parenté paternelle de cousin issu de germain de Jules Verne s’arrêterait là si mon père n’était tombé amoureux de Marie, sœur de Jules. Et c’est là que commencent les complications !

C’est que, en effet, les parents Verne n’étaient pas du tout, mais alors pas du tout disposés à un mariage aussi consanguin, et mon père n’étant alors que lieutenant, on ne pouvait pas prévoir qu’il deviendrait l’un des plus jeunes généraux de l’Armée française.

Désolé, il part pour le Mexique en 1863, où il fait campagne avec Maximilien d’Autriche et Bazaine, puis devient officier aux Affaires arabes en Algérie, où le surprend la guerre de 1870. Aide de camp du Général de La Motte-Rouge à l’armée de la Loire, il est décoré sur le champ de bataille et conquiert ses grades rapidement. Devenu lieutenant-colonel aux Chasseurs d’Afrique, il revient voir celle qu’il avait aimée, la retrouve mariée depuis belle lurette à un armateur de Nantes, Léon Guillon de Princé et… mère d’une ravissante jeune fille. Tombant alors éperdument amoureux, mais cette fois de la fille, il demande et obtient la main d’Edith, ma mère, fille de Marie Verne, un peu étonnée, mais toujours sa cousine germaine ! La consanguinité y était encore, mais tempérée par un degré de moins et obscurci par l’allure et le prestige de l’uniforme éclatant d’un lieutenant-colonel de chasseur d’Afrique, encore jeune.

Le mariage eut lieu à Chantenay en 1887, près de Nantes, dans ce joli petit manoir de la Boucardière qu’avait bâti mon grand-père paternel, frère de Sophie, tout près de la maison familiale des Verne… Et c’est ainsi que je vins au monde à Nantes, en 1890 !

Mais voyez les complications familiales annoncées, car mon père étant devenu le gendre de sa cousine germaine, je devenais aussitôt, et en plus de ma parenté paternelle, l petit-neveu de Jules Verne par ma mère, le cousin de ma mère et mon propre oncle !

Vous croyez que c’est tout ? Hé non ! car Sophie Verne, mère de Jules et de Marie, avait une sœur, Caroline, qui épousa le Comte de Châteaubourg, lequel avait été en premières noces, le propre beau-frère de Chateaubriand, dont il avait épousé la sœur Pauline, décédée depuis.

Et voilà comment Chateaubriand était allié (de loin j’en conviens) à ma famille et donc à celle de Jules Verne. Sa jeunesse fut enchantée par la lecture des récits de voyages du célèbre vicomte et par les récits de l’oncle Châteaubourg, qui avait vécu à Combourg, dans l’intimité du grand voyageur. Plus tard, lorsque mon oncle Jules découvrit le génial Edgar Poe et ses « contes extraordinaires », son amour des voyages se cristallisa à tel point autour de l’irréel de son temps qu’il fondit en un seul bloc les voyages de Chateaubriand et l’extraordinaire de Poe, réalisant ainsi ses « Voyages extraordinaires », ce qui m’a amené à poser l’équation : Chateaubriand + Edgar Poe = Jules Verne.

Mais que l’on ne croie pas que ce cristal soit sorti tout brillant et tout seul de son cerveau. Il a fallu le coup de pouce du plus étonnant éditeur de son époque : Hetzel.
Bien sûr, on n’ignore, ou à peu près, que dès l’âge de onze ans, son amour des voyages était tel, que, en juillet, parti de Chantenay dès potron-minet, le 15 juillet 1839, il rejoignit un trois-mâts long-courrier, le « Coralie » sur lequel il avait pris la place d’un mousse et qui partait pour « les Iles ». Il fut rejoint par son père, dans l’estuaire de la Loire, grâce au premier bateau à vapeur, dénommé pyroscaphe. Il eut beau expliquer qu’il partait « afin d’acheter un collier de corail pour sa cousine Caroline » qu’il aimait (elle avait dix ans et l’on s’aime beaucoup entre cousins dans la famille !) il n’en fut pas moins fessé et dut promettre « qu’il ne voyagerait plus qu’en rêves » Certes, il a tenu parole !

Mais, sans Hetzel en 1863, ses rêves n’auraient pu se concrétiser sous sa plume et ses « Cinq semaines en ballon » seraient restées parmi ses manuscrits inconnus. Que s’était-il passé entre 1839 et 1863 ? C’est précisément son enfance, sa jeunesse et son adolescence jusqu’à ses glorieux trente-cinq ans qui sont à peu près inconnus du grand public.

Or je possède, par héritage, une lettre autographe du petit Jules âgé de quatorze ans, élève, avec son frère Paul, au Lycée Royal de Nantes. Il écrit le 12 octobre 1842 une lettre délicieuse adressée à sa mère : Madame Verne, rue Jean-Jacques, N°6, à Nantes. Et Jean-Jacques, bien sûr, c’est l’immortel Rousseau !

Voici le texte de cette lettre, On y verra l’amour qu’il a pour sa mère et les préoccupations d’un petit garçon qui a reçu, la veille, visite de son père et qui a oublié de lui dire des choses… importantes, notamment de lui envoyer une équerre et la légende « Adieu mon beau navire ». Car le futur capitaine Nemo fait déjà des dessins et ne peut oublier la « Coralie » ! Partir, s’évader… C’est tout Jules, même à 14 ans !

Nantes 12 octobre 1842

Ma chère Maman,

« J’ai appris hier par papa que tu étais assez bien ; je sais qu’il est tout naturel que maintenant tu sois fatiguée. Je désirerais bien te voir, mais, ma chère maman ne te dérange pas pour venir me voir, c’est trop loin pour toi. J’attends avec beaucoup d’impatience ce moment où je pourrai te donner des marques de tendresse. Mais puisque maintenant je ne peux te les donner que par écrits, crois, chère maman, en tout cas, que mes vœux les plus ardents sont pour ton entière guérison.
Et quelle autre chose demanderait un enfant qui chérit tendrement sa mère ? Maintenant je vais te parler de mon état et de celui de mon frère. Paul est très enrhumé, comme papa qui est venu hier nous voir a, je pense, dû te le dire. Je ne manque de rien. Pour moi, les sabots que tu m’as envoyés ne tiennent pas dans mes pieds, parce que les brides qu’on y a mis sont trop étroites. On ne nous avait pas donné de places quand papa est venu hier, mais aujourd’hui on nous a donné les places de mémoire et j’ai été le 7e. Maintenant, chère maman, j’ai oublié de dire à papa de m’envoyer une équerre, je te prie de le lui dire. Prie le ensuite de m’envoyer la romance « Adieu mon beau navire » pour que je la copie, parce que mon maître de classe désirerait l’avoir et il m’a dit que, si je le pouvais, de tâcher de la lui procurer.
Adieu, ma chère maman, je t’aime et t’embrasse de tout mon cœur et j’espère bientôt te voir entièrement guérie.
« A Dieu »
Ton fils qui t’aime tendrement.
Jules VERNE.


Et sa signature d’enfant s’orne d’un paraphe imitant naïvement les extraordinaires paraphes paternels, dont tout homme de loi, notaire ou avoué, accompagnait alors sa signature, lui donnant ainsi une garanti d’authenticité qu’il était presque impossible de copier.

Ses places en classe ne sont pas « sensationnelles » selon l’expression moderne, et s’il est 7e en mémoire, il faut savoir que la classe comptait 27 élèves à cette époque. Plus tard en 1844 « en rhétorique », il n’a qu’un 4e accessit de discours français, et en « philo » (1845) le 5e accessit de version latine ! c’est peu ! Cependant, en 1846, il est reçu à la première partie de son baccalauréat et, en 1847, il est bachelier… comme tout le monde !

Pendant l’hiver de 1847, sa tendresse pour Caroline (son seul amour de gosse) est étranglée par le mariage de sa Belle avec un certain Cromier, « tête à cornes » s’écrie-t-il, et son père l’oblige à commencer son droit en travaillant dans son étude… Car, c’est écrit dans les étoiles, Jules Verne sera avoué et rien d’autre. Pater Dixit ! C’est alors que le jeune Jules lance à son père sa boutade restée célèbre dans la famille : « Avoué ? Avoué jamais ! » Et cette réplique digne de Feydeau nous montre le jeune Jules sous le jour peu connu de « blagueur » de son temps. Il est et restera jusqu’à sa vieillesse, qui fut attristée par un fâcheux accident, un boute-en-train, un amuseur un peu gaulois, comme on l’était à l’époque.

Le 21 février 1848, c’est la Révolution à Paris. Jules y court « pour voir » afin d’oublier son désir d’évasion vers le large, et c’est son frère Paul ; capitaine au long cours, qui fera plusieurs fois le tour du monde à sa place ! Arrivé à Paris, il s’installe avec un ami au 24 de la rue de l’Ancienne Comédie, où il paie 30F par mois pour deux chambres. Il n’a pas le sou et, pour pouvoir fréquenter les salons littéraires où il rencontrera Alexandre Dumas père, il partage un seul et même habit avec son compagnon Edouard Bonamy. Celui-ci, plus tard, épousera la sœur de Léon Guillon de Princé et deviendra ainsi le beau-frère de Marie Verne. En 1848, Jules Hait la politique et les politiciens et peu de gens connaissent sa phrase : Au diable les politiciens, s’il reste encore, en France, un poète pour faire tressaillir les cœurs ! »

En 1850, il fait jouer une délicieuse pièce en vers : « Les pailles rompues », sur la scène du Théâtre Historique de Dumas. Succès d’estime : douze représentations. A la fin de la même année, il adresse à sa mère une lettre dont j’ai l’original inédit, lettre dans laquelle il écrit « qu’il travaille sans désemparer depuis le matin jusqu’au soir, et cela tous les jours. Je ne dors plus, ajoute-t-il, mais plus du tout. Cinq heures du matin arrivent sans que je puisse fermer l’œil, cela me fatigue beaucoup ; cependant je prends des bains, mais tous ces ennuis-là viennent des nerfs que j’ai toujours dans un état d’excitation extrême. Il faudrait, pour bien me porter que je restasse un mois sans rien faire, mais je n’ai pas le temps ; sans cela j’irais à Nantes .
Puis, il parle du temps, car c’est l’hiver, et sa propriétaire la mère Martin dit « la Martine », ne chauffe pas si on ne lui donne pas de bois ! Alors Jules se plaint : « Nous avons de grands froids maintenant. Je dépense au moins 15 kilos de bois par mois, c’est affreux ! » et il ajoute sa pointe d’ironie « du bois qui aurait de grandes dispositions pour faire des allumettes ; on l’allume, on tourne le dos, il a disparu ». Et sa lettre se termine par une dernière pirouette : « Je suis vraiment content de mon estomac : je lui donnerai des étrennes », car le 1er janvier 1851 approche.

Revenu à Nantes et à Chantenay en juillet de cette même année, le théâtre Graslin joue lui aussi ses « Pailles rompues », que les critiques louent, mais que l’un d’eux qualifie « d‘égrillard ». Touché et vexé, Jules comprend qu’il doit trouver un autre genre. Or en 1851, il passe sa thèse de droit et reçoit alors une lettre de son père qui continue à lui offrir sa charge d’avoué à Nantes. Réponse sérieuse de Jules : « Je puis être un bon littérateur, mais ne serai jamais un bon avocat. Pardonne à ton fils respectueux ».

Alors, ayant fait la connaissance de Jacques Arago, frère de l’astronome, il se passionne pour l’astronomie et la science de son temps. Il y associe sa sœur préférée, l’exquise Marie, qu’il appelle le « chou » (ma grand-mère) et je me rappelle encore les belles nuits d’été de mon enfance que je passais à Oudon-sur-Loire, et où la sœur de Jules Verne m’apprenait les noms des constellations et des étoiles.

Jules se lance alors vers les récits de voyages, et ses premiers articles sont : « Les premiers navires de la marine Mexicaine » et « Un voyage en ballon », squelette de ce qui deviendra douze ans plus tard son premier roman, son premier triomphe : « Cinq semaines en ballon ». Mais en 1851, l est encore inconnu et seul le Musée des familles consent à insérer ces deux articles.

Le 2 décembre 1851, c’est le coup d’Etat du Prince Napoléon. Jules a trouvé un nouveau domicile parisien au 5e étage du 15 Bd Bonne Nouvelle, cent vingt marches à monter ! Et soudain le voici secrétaire du Théâtre Lyrique à 1.200 Frs par an ! En mars 1852, il assiste à la réception d’Alfred de Musset sous la Coupole et il est écoeuré :
« Comment ? écrit-il à son père, lui, Musset, chef de l’école romantique, tombe dans le classicisme le plus outré et se fait plus perruque que toutes les perruques qui l’entourent ! Et il parlera désormais du poète en disant « Feu Alfred, qui eut ses obsèques sous la Coupole funèbre ! »

En 1852 et 1853, il écrit « Les Châteaux en Californie » et « Martin Paz » en 1854 « Maître Zacharius », l’horloger diabolique de Genève. En 1856 « Un hivernage dans les glaces » et quelques comédies et opérettes, car il adore la musique et, dès septembre 1853 il achète un piano datant de 1788, qu’il paie 5 frc par mois, jusqu’à échéance complète du prix de 25 francs !

Le 8 mai 1856, il écrit à sa mère : « Je pars lundi pour Amiens, Mon ami Lelarge Y épouse Mademoiselle Aimée de Viane. Je serai deux jours absent… » Or il y vécut et y mourut ! Pourquoi ? Mais parce qu’il est tombé amoureux fou de la jeune Honorine de Viane, belle-sœur du marié et veuve d’un certain Morel. Il se fiance donc et, puisque le frère de sa femme est agent de change à Amiens, il décide de devenir agent de change à Paris, afin de faire « bouillir la marmite », ce qui ne l’empêchera pas d’écrire, au contraire !

Dégagé du Théâtre Lyrique par la mort de son directeur (emporté par le choléra), il achète donc un quart de par d’agent de change chez Eggly, 72 rue de Provence. Et voici l’oncle Jules, boursier, qui à 29 ans, le 10 janvier 1857, à la mairie du IIIe arrondissement de Paris, puis à l’église Saint Eugène, épouse Honorine Anne Hébé Morel , née eu Fraisne de Viane. Il est beau et ne tire plus le diable par la queue ! de 1857 à 1862, Jules Verne, correctement, gagne chaque jour à midi sa place à la Bourse, à la « Corbeille », et rejoint un groupe de littéraires au côté gauche de la colonnade. Mais, de 5 h à 11h du matin, puis de 17h a 19h, il continue à écrire deux opérettes et une comédie, lorsque, le 25 juillet 1859, il fait son premier voyage en Ecosse, pays d’origine de la famille de sa mère, et, le 15 juin 1861 un deuxième en Norvège et en Scandinavie. Il note et photographie tous les détails de ces traversées et revient tout juste pour assister à la venue au monde de son fils unique, mon cousin Michel Verne.

En 1862, Jules est membre du « Cercle de la Presse Scientifique », où il rencontre Nadar, photographe, voyageur et aéronaute. On y parle « ballons » bien sûr, mais aussi de l’hélicoptère de Ponton d’Amécourt, dont Jules fera son « Albatros » à hélices sustentatrices dans « Robur le Conquérant » (1886) et l’idée du « plus lourd que l’air » s’infiltre en lui. Mais, à la fin de 1862, il revient à son « Voyage en Ballon » de 1851, et en fait un récit, lorsque soudain…

Lorsque soudain l’idée lui vient de faire traverser l’Afrique alors peu connue à son ballon le « Victoria », et il porte son manuscrit à Hetzel, éditeur, 18 rue Jacob. Et vraiment c’est bien le coup de pouce du Hetzel qui lance enfin Jules Verne, car il lui dit « Vous racontez bien Monsieur, mais ce n’est pas un roman ; nouez le tout par une intrigue et ce sera parfait » Et c’est ce conseil judicieux qui est a l’origine de l’extraordinaire fortune de mon oncle Jules, qui, d’inconnu, va peu à peu devenir le romancier le plus lu, le plus célèbre et le plus traduit du monde entier. Il n’est pas jusqu’à des timbres ou des cigares avec leurs bagues et leurs boîtes qui n’aient été dédiés à sa gloire.

Mais que dire d’un éditeur, cet Hetzel, qui déchira cinq fois son contrat avec Verne, parce qu’il ne le trouvait jamais assez avantageux… pour l’auteur ! Connaissez vous beaucoup d’éditeur de cette classe ?

Et ce fut le Pactole qui, aussitôt, coula dans les mains de Jules Verne et de son Honorine ébahie. Ma grand-mère me conta que paru en feuilleton, dans le « Journal d’Education et de Récréation », les lecteurs se battaient littéralement, s’arrachant les feuilles fraîchement imprimées, comme si le voyage du ballon avait eu réellement lieu… et ils le croyaient, puissance et présence de l’imagination créatrice !

Et maintenant finie la dèche du poète. On est riche et Jules achète son premier yacht, le « Saint-Michel I », il quitte Eggly et la Bourse, estimant « la sienne » assez pleine et prend une maison à Auteuil. Il aura ensuite un « Saint-Michel II » et enfin le merveilleux steam-yatch « Saint-Michel III », à vapeur, bien sûr, avec un capitaine, le père Ollive, et neuf hommes d’équipage. Et, tant sur son yacht, avec lequel il fera quatre croisières, qu’à son domicile, il continue d’écrire et de 1963 à 1905, date de sa mort, il ne composera pas moins de 104 romans, en 42 ans ! Voilà bien encore un côté inconnu ou bien peu connu de mon oncle Jules Verne, que l’on a traité de voyageur « en chambre » en « fauteuil » en « pantoufles » que sais-je !

Son premier voyage, l’Ecosse (nous l’avons vu), le deuxième, la Norvège, la Scandinavie, l’Islande, le troisième, New York sur le « Great-Estern » (le voyage inaugural) dont il a tiré « Une ville Flottante », les bancs de Terre-Neuve, les chutes du Niagara.

À partir de 1875, ses voyages se transforment en croisières, et c’est ainsi que, sur son propre yacht, il visite d’abord Vigo, Cadix, Tanger, Gibraltar, Alger et Mostaganem, où il trouve mon père, son cousin, alors capitaine de spahis, dont il fera le héros intersidéral de son livre « Hector Servadac ».

Cinquième voyage : Islande, les fjords de Norvège et les mines de charbon de la Basse-Ecosse, qui lui inspirent « Les Indes Noires ».

Sixième : Mer du Nord et Baltique, par Kiel, où la constatation des armements allemands face à la France pacifique lui dicte « Les cinq cents millions de la Bégum ».

Enfin le septième et dernier est le plus mouvementé : Vigo, Gibraltar, Oran, Alger, Bône, où il quitte la mer. Il va par terre à Tunis et Carthage et reprend la mer à La Goulette. Il visite Malte, la Sicile, Naples ; puis, son Honorine ayant le mal de mer, il traverse Rome où il est reçu par le Pape, puis Florence, Venise, Milan et rentre enfin à Amiens en 1885.

Or voici qu’en 1886, un jeune fou tire sur lui un coup de pistolet ; la balle se loge dans la jambe, d’où l’on ne pourra l’extraire. Alors le grand voyageur, qui boitera jusqu’à sa mort, vend son yacht au Prince de Monténégro et s’enterre à Amiens. Pourquoi ce coup de pistolet ? Le jeune déséquilibré, arrêté, déclara qu’il avait voulu attirer l’attention sur Jules Verne « afin qu’il puisse entrer à l’Académie française ’ »(sic) !

Les romans succèdent donc aux romans, et qui ne les a pas lus ? et qui ne connaît pas ses anticipations ? Pourtant, ses anticipations les moins connues sont la pluie artificielle dans « l’Etonnante aventure de la Mission Barsac » composé en 1903, publié en 1919 et la bombe atomique, dans « Face au drapeau » écrit en 1896, livre qui lui valut en 1897 un procès en diffamation (sic) intenté par Turpin, l’inventeur d’un puissant explosif, procès qui, plaidé par un jeune stagiaire, fut gagné par Jules Verne ; ce jeune avocat, dont c’était la première affaire, était Raymond Poincaré !

Mais je ne saurais survoler rapidement ses prophéties les moins connues sans indiquer la chose la plus stupéfiant du monde : en 1865, lorsqu’il écrivit son fameux « De la Terre à la Lune », il précisa que la Floride était le seul endroit d’où devait être lancé l’obus vers la lune, et, à la page 64 de la première édition Hetzel, il a noté de sa main le cap Canaveral, situé à 80 milles environ de son canon imaginaire ! N’est-ce pas prodigieux ?

Cependant, si l’anticipateur est universellement connu, une légende persiste : Jules Verne à écrit « pour les enfants » : c’est donc un écrivain ou plutôt un styliste mineur.

Et voilà le dernier côté inconnu de mon oncle Jules. Loin d’être un styliste mineur, c’est un écrivain de grande classe et le dernier des romantiques. Il admirait Chateaubriand, son grand-oncle par alliance, et son style doit beaucoup à ce géant des lettres. Je n’en veux pour preuve que les descriptions de son chef-d’œuvre « Vingt Mille Lieues sous les mers », avec son « Nautilus » évoluant parmi les splendeurs sous-marines. Elles sont si réelles, si présentes qu’elles dépassent en précision celles des pays qu’il a vraiment visités.

ROGER DE LA FUYE pour Connaissance du Monde 1959


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